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HISTOIRE · CULTURE

D’où viennent les mangas ? Une histoire en cinq époques

Des rouleaux peints et des carnets de Hokusai aux magazines hebdomadaires et au numérique : comment le manga est devenu la bande dessinée la plus lue au monde.

Un artiste de l’époque d’Edo dessine au pinceau, entouré de croquis, le mont Fuji par la fenêtre
Un artiste de l’époque d’Edo dessine au pinceau, entouré de croquis, le mont Fuji par la fenêtre. Illustration dessinée par Ai-Koma.

Le manga est aujourd’hui la bande dessinée la plus lue au monde, et la France en est le deuxième marché après le Japon. Pourtant, derrière les volumes alignés en librairie, il y a une histoire longue, faite de rouleaux peints, de carnets de croquis, d’un médecin devenu dessinateur et de magazines si épais qu’on les lisait debout dans le train. Voici cette histoire, en cinq époques.

Frise chronologique : 1814 les carnets de Hokusai, 1947 Tezuka, 1959 les hebdomadaires, 1984 l’âge d’or de Jump, 2012 le numérique
Cinq dates pour s’y retrouver. Chacune marque un changement de forme autant que de contenu.

1. Avant le mot : rouleaux, estampes et carnets (XIIe – XIXe siècle)

On fait souvent remonter le manga aux emaki, ces rouleaux peints du Japon médiéval qui racontent une histoire en continu, à mesure qu’on les déroule. Le plus célèbre, le Chōjū-giga (« caricatures d’animaux »), met en scène des lapins, des grenouilles et des singes qui luttent, prient et se moquent des moines, avec une liberté de trait qui frappe encore. Pas de cases, pas de bulles, mais déjà l’idée d’une image qui bouge.

Le mot « manga » lui-même apparaît bien plus tard. En 1814, le peintre Katsushika Hokusai, celui de La Grande Vague, publie le premier volume de ses Hokusai manga : quinze carnets de croquis où se côtoient des lutteurs, des danseurs, des fantômes, des poissons, des grimaces. « Manga » se traduit à peu près par « images dérisoires » ou « dessins au fil du pinceau ». Ce ne sont pas des histoires, mais des milliers de figures saisies sur le vif, qui vont servir de modèle à des générations de dessinateurs.

À la même époque, l’estampe sur bois (ukiyo-e) fait circuler des images à grande échelle, bon marché, dans tout le pays. L’idée qu’une image se reproduit, se vend et se collectionne est déjà là.

2. L’ère Meiji et la presse : les premières cases (1870 – 1930)

Quand le Japon s’ouvre à l’Occident, les journaux satiriques importés par des Européens, comme le Japan Punch de Charles Wirgman, introduisent la caricature de presse. Les dessinateurs japonais s’en emparent, puis découvrent les bandes dessinées américaines, leurs cases en séquence et leurs bulles. Rakuten Kitazawa, souvent considéré comme le premier mangaka professionnel, publie dès 1902 des histoires en plusieurs cases dans un supplément dominical.

Dans les années 1920 et 1930, les magazines pour enfants se multiplient. Norakuro, un chien soldat un peu gauche, devient la première grande star du manga et vend ses aventures en albums reliés. Le vocabulaire visuel se fixe : la case, la bulle, le personnage récurrent, la série qui revient chaque mois.

Un dessinateur des années 1950, béret et lunettes rondes, travaille la nuit à sa table encombrée de planches et d’encre
L’après-guerre : le manga se fait au bureau, la nuit, à la plume et à l’encre de Chine.

3. Tezuka et l’après-guerre : le manga devient un récit (1945 – 1960)

Au lendemain de la guerre, le papier manque et l’argent aussi. Deux circuits font vivre le manga : les akahon, petits livres à couverture rouge vendus pour quelques yens dans les rues d’Osaka, et les bibliothèques de prêt, les kashihon, où l’on loue un volume pour une soirée.

C’est dans un akahon qu’Osamu Tezuka, étudiant en médecine de dix-huit ans, publie en 1947 La Nouvelle Île au trésor. Le livre se vend à des centaines de milliers d’exemplaires et change la grammaire du manga : des cadrages de cinéma, des gros plans, des mouvements de caméra, des séquences de plusieurs pages sans un mot. Tezuka enchaîne ensuite Astro, le petit robot, Le Roi Léo, Princesse Saphir, et avec eux des genres entiers : la science-fiction pour enfants, le récit animalier, le manga pour filles. Son trait rond, ses grands yeux, hérités en partie des dessins animés américains, deviennent la base du style « manga » tel qu’on l’imagine encore.

Les bibliothèques de prêt, elles, nourrissent un courant plus sombre et plus adulte : le gekiga (« images dramatiques »), porté par Yoshihiro Tatsumi et Takao Saitō. Trait réaliste, violence, pauvreté, désillusion. Le manga pour adultes naît là, bien avant d’avoir un nom de rayon.

4. L’âge des hebdomadaires : l’industrie (1959 – 1995)

En 1959, deux éditeurs lancent la même semaine Shōnen Magazine et Shōnen Sunday : des magazines hebdomadaires de plusieurs centaines de pages, imprimés sur du papier recyclé, qui publient chacun une quinzaine de séries en même temps. Shōnen Jump suit en 1968. Le principe est simple et impitoyable : chaque semaine, les lecteurs votent pour leurs séries préférées ; celles qui chutent dans le classement s’arrêtent.

Ce système fabrique le rythme du manga moderne. Un mangaka produit une vingtaine de pages par semaine, avec des assistants qui dessinent les décors et posent les trames. Les chapitres sont ensuite rassemblés en volumes reliés, les tankōbon, qui constituent le vrai produit. C’est l’époque où le manga se segmente par public : shōnen pour les garçons, shōjo pour les filles, puis seinen et josei pour les adultes, avec des magazines dédiés à chacun. Nous consacrons un article entier à ces grands styles.

Un kiosque de Tokyo dans les années 1990, piles de magazines hebdomadaires, passagers lisant sur le quai sous la pluie
Les années 1990 : des magazines achetés le matin, lus dans le train, abandonnés sur le siège pour le passager suivant.

Les années 1980 et 1990 sont l’âge d’or. Dragon Ball, City Hunter, Les Chevaliers du Zodiaque, Slam Dunk : Shōnen Jump dépasse six millions d’exemplaires par semaine en 1995. Dans le même temps, Akira de Katsuhiro Ōtomo prouve aux lecteurs occidentaux qu’un manga peut être une œuvre graphique majeure, et les dessins animés tirés de ces séries arrivent à la télévision française, préparant un public qui ne le sait pas encore.

5. Le manga mondial et numérique (1995 – aujourd’hui)

En France, Glénat publie Akira en 1990 et Dragon Ball en 1993 ; les ventes explosent, puis se structurent dans les années 2000 avec Naruto, One Piece, Fullmetal Alchemist. Aujourd’hui, le manga représente près d’un livre sur dix vendus en France, et le pays compte des festivals, des écoles et des auteurs qui dessinent dans le style japonais sans jamais avoir vécu au Japon.

La forme bouge aussi. Les magazines papier reculent au profit des applications de lecture, des webtoons coréens en défilement vertical, des plateformes où un auteur publie seul. Et depuis quelques années, les outils d’intelligence artificielle permettent à quelqu’un qui ne sait pas dessiner d’obtenir une planche entière à partir d’un texte, ce qui est précisément ce que fait Ai-Koma. Le manga a toujours été une affaire de reproduction, de rythme et d’industrie ; chaque époque a simplement changé l’outil.

Ce qu’il faut retenir

  • Le mot vient de Hokusai (1814), mais le manga comme récit en cases date de l’après-guerre et de Tezuka (1947).
  • Les hebdomadaires de 1959 ont créé l’industrie : chapitres courts, classement par les lecteurs, volumes reliés.
  • La segmentation par public (shōnen, shōjo, seinen, josei) décrit des lecteurs visés, pas des genres.
  • Chaque révolution du manga est d’abord une révolution de l’outil : le bois gravé, la plume, le magazine, l’écran, et maintenant l’IA.

Pour continuer : les 30 mots du manga et l’anatomie d’une planche.

Les illustrations de cet article ont été dessinées par Ai-Koma, à partir de descriptions écrites par l’équipe ; elles ne représentent aucune personne réelle.

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